mercredi 17 décembre 2008

Les déboires d’un ethnologue qui apprend à danser

Quelques mots pour ceux qui se demandent ce que je peux bien faire au Caire à part manger...

Depuis mon arrivée en Egypte, je collabore avec la Fondation Aga Khan qui m’a confié un mandat ethnographique s’inscrivant dans le cadre de son projet de développement du quartier historique de Darb al Ahmar. Il m'est demandé d'étudier l’organisation sociale de ce quartier populaire du Caire islamique que la Fondation entreprend de restaurer dans le but d’y insuffler une relance économique. C'est ainsi qu'honoré du statut de bacha mohandes (« pacha ingénieur », nom générique attribué à une personne respectable et de statut supérieur...le gag !), je suis quotidiennement convié à boire des litres et des litres de thé jusqu’à en avoir la tremblote et me suis peu à peu habitué au maassel (le narguilé préparé à base de tabac pur), les arômes étant considérés dans les quartiers populaires comme un sacrilège petit-bourgeois.

D'importantes tensions règnent entre la Fondation et les habitants qui expriment leur désaccord en renversant les panneaux de chantiers ou en bloquant malencontrueusement les travaux avec leurs voitures. En raison de ma présence intensive dans le quartier, les habitants ont tendance à me voir comme leur porte-drapeau auprès de la Fondation, le messie qu’ils attendaient pour les libérer du fardeau du développement, qui écoute leurs doléances sans broncher, s’intéresse à leur colère, à leur aigreur et qui surtout leur consacre tout son temps.

D'autre part, le fait que je perfectionne mon déhanché lors des mariages organisés au fond des impasses commence à me valoir la méfiance de certaines personnes au sein de la Fondation qui ne voient pas ma proximité avec les habitants d'un très bon œil. Sans parler du fait que pour beaucoup, les bénéfices de l’ethnologie dans un tel projet restent à démontrer... et en toute sincérité je crois que cela est parfois le cas pour moi aussi.

Sans spéculer sur un éventuel mobbing à mon encontre, je me suis toutefois mis en tête d’obtenir un permis de travail digne de ce nom. J’ai naïvement cultivé l’espoir qu’un tel sésame serait facile à obtenir, mais cela était sans compter la bureaucratie kafkaïenne qui caractérise la Mugamma. Désignant littéralement la collection, ce fleuron architectural de l’époque nassérienne situé sur Tahrir square est un monstre de béton et d’acier concentrant quatorze ministères sur autant d’étages. Répartis dans 1400 bureaux, 18'000 fonctionnaires donnent des cauchemars bureaucratiques à quelques 50'000 visiteurs quotidiens. Bien que son démantèlement soit prévu depuis 1992 afin que la décentralisation des ministères désengorge le centre ville, l’imposante bâtisse n’a pas perdu de sa splendeur et ma visite en son sein demeurera mémorable.


Une fois dans le ventre de la bête, la sensation de faire les nocturnes dans les grands magasins avant Noël m’envahit. A l’exception que dans la Mugamma règne une obscurité déconcertante avec pour effet que même si des panneaux indiquaient l’emplacement de tel ministère ou de tel bureau ou même si une réception existait, on passerait devant sans les apercevoir. A l’aide de coups de coude mesurés (des techniques corporelles particulières sont essentielles pour qui veut parvenir à ses fins dans ce pays), je me fraye un passage dans la foule jusqu’au premier bureau ouvert que je trouve, puis pose énergiquement ma main sur la table du fonctionnaire impassible, qui du bout des lèvres sirote un thé brûlant, et lui demande où est-ce que je peux obtenir le saint Graal. La technique a fonctionné puisque miraculeusement il oriente vers moi son regard las et m’envoie demander aux personnes dans le hall. Bousculé aussitôt, je n’ai pas l’occasion de lui demander qui sont ces personnes mais ai tôt fait de découvrir que des hommes poussiéreux aux lunettes trop grandes accostent un peu partout les déboussolés de la bureaucratie égyptienne et leur indiquent le chemin du bureau recherché contre une livre ou deux. Cette trouvaille ne m’a pas empêché de me tromper deux fois d’étage avant de savoir à qui m’adresser.

Miracle, seules deux personnes attendent avant moi. Derrière une vitre crasseuse, j’aperçois quatre fonctionnaires en pleine conversation de café, riant aux éclats en avalant des bouchées de sandwichs au foul. De toute évidence, rien dans leur attitude ne révèle une once d’envie de se (re)mettre au travail et de répondre à nos questions. Lorsque l’un deux se décide enfin à installer sa lassitude derrière le comptoir et que je parviens à passer ma tête par le hublot, le fonctionnaire s'empresse de dresser à l’aide de calembours une liste interminable de documents à obtenir avant de retourner le voir. En apprenant que le premier de ces documents me sera donné dans une antenne du Ministère du Travail située à une demi-heure de bus – vive la décentralisation – et qu’un permis de travail me coutera plus cher que le salaire que je vais toucher de la Fondation, je me résigne et décide de rester pour l’instant du moins, un bacha mohandes illégal.

mercredi 10 décembre 2008

Rouge abondance

Toute la nuit durant, des enfants excités comme à la veille de Noël imitaient le bêlement des moutons sous mon balcon. Impossible de ne pas les entendre. Dans un demi-sommeil, je rêve de mon double vitrage genevois contre lequel même le crissement des chemins de fer ne peut rien. Mais lorsque ma rêverie ferroviaire me plonge enfin dans les bras de Morphée, les assourdissants hauts parleurs de la mosquée voisine annihilent brutalement tout espoir de retrouver le sommeil. A l’appel à la prière de l’aube, une centaine d’hommes mal réveillés s’installent dans la pénombre sur les tapis déroulés dans la rue. La psalmodie chuchotée par ce chœur de bouches encore pâteuses annonce le premier jour l’Aïd al Kabîr.

Un petit déjeuner rapidement englouti et nous voilà en route pour les quartiers populaires de Darb al Ahmar et Saida Zeinab. Le calme régnant dans les ruelles habituellement si animées et où l’on ne se fraye un passage dans la foule qu’une épaule après l'autre nous frappe d’emblée. Les venelles sont désertes, ou presque, car entre deux échoppes ou au fond de certaines impasses, les moutons, chèvres, vaches et dromadaires qui depuis plusieurs jours peuplaient les trottoirs du Caire sont à présent sacrifiés pêle-mêle sur des billots de bois installés dans de belles tentures de ramadan. Sous nos pieds, le sang ruissèle de ces boucheries à ciel ouvert et converge vers de profondes mares d’un rouge noirci par la saleté du sol.

Loin de susciter le dégoût et au grand dam de Brigitte Bardot, la vue de tous ces gigots suspendus titille agréablement mon estomac. Mon colocataire Aymon et moi prenons alors le bus (ou plutôt les bus puisqu’il en faut trois) pour nous rendre chez mon cousin à Rehab city (cf. 5 décembre), où ma famille a choisi de se réunir pour célébrer l’Aïd.
L’effervescence est à son comble lorsque la trentaine de ventres impatients voit surgir de la cuisine une cohorte de plats cauchemardesques pour tout végétarien qui se respecte. A peine la table du jardin finit d’être entièrement recouverte de kofta, de shawarma, de riz aux amandes et autres gratins de pâtes que s’orchestre une véritable ruée alimentaire qui n’a d’égal que les plus épicuriennes orgies romaines. En une demi-heure, tous les plats ont été nettoyés sans autre forme de procès.

C’est repus jusqu’au cou que nous retournons au centre ville avec l’espoir qu’une bière et un narguilé sur la terrasse de l’hôtel Carlton nous aideraient à digérer toute cette abondance. En contrebas, devant le cinéma Rivoli, l’euphorie a gagné les centaines d’adolescents qui en attendant de visionner le dernier navet comique égyptien allument des feux d’artifice et tirent des pétards. Certains lorgnent avec envie les bouteilles de whisky bon marché exposées dans les vitrines. D’autres provoquent les agents de police qui semblent impuissants face à cette foule incontrôlable. Contemplant nos verres vides, nous nous rendons à l’évidence, rien ne pourra atténuer le ballonnement de nos estomacs. Sauf peut-être une longue nuit de sommeil

Le lendemain matin, je suis content de constater que la paresse habituelle a reconquis les rues du quartier. Les pièces de backgammon claquent à nouveau dans le café enfumé. Le vendeur de foul et le cireur de chaussures ont retrouvé leur place en face des carrousels et des balançoires rouillés installés pour la semaine de vacances qui commence et grâce auxquels les enfants ne pensent plus à bêler.
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Mes deux autres colocataires, Eugénie et Seamus, ont fait un récit très détaillé de l’Aïd avec de belles photos sur http://www.lecairelecap.blogspot.com/

vendredi 5 décembre 2008

Gated way to paradise

Seuls quelques jets d’arrosage tournoyant comme des derviches perturbent le lourd silence du crépuscule. Un garde en uniforme usé fait les cent pas le long des grillages, le regard empli d’ennui dirigé contre le sol. Un léger vent froid agite la cîme des palmiers dressés comme s’ils protestaient contre le silence étouffant. L’herbe blafarde des pelouses résiste timidement à l’invasion du sable. Les immeubles, les routes et même le ciel ont déjà tous été gagnés par la terne teinte du trop proche désert.

Je suis bien au paradis; c’est du moins ainsi qu’est définie cette infinie succession d’immeubles identiques plongés dans un silence moribond. Ici, pas d’étroits corps à corps, pas de vendeur ambulant vantant de sa bouche édentée la beauté de ses bibelots chinois, pas même de pop arabe au synthétiseur. Tout au plus, de temps en temps, un slow américain qui s’échappe d’une lointaine fenêtre.


Une fois la nuit tombée, les gigantesques enseignes de fast food illuminent le Food court, unique lieu de divertissement où la jeunesse dorée vient se prélasser et roucouler dans d’étinclantes voitures toutes fenêtres ouvertes et musique techno à fond.

Bienvenue à Rehab city, l’une des nombreuses cités satellites du Caire, rêve sans relief pour une classe moyenne fatiguée des interminables embouteillages et de tout ce qui précisément fait que j’aime cette ville.