Loin du vent de panique suscité par les éclatements de bulles spéculatives sur les places financières mondiales, le cours de l’action “bussière” cairote ne connaît pas la crise. Orchestrée par d’habiles traders en complet beige crasseux et délavé, une trépidante bourse aux tickets se tient chaque matin dans le bus qui m’emmène à travers les avenues grouillantes du Caire.Tandis que le chauffeur s’accoude sur son volant pour allumer sa cinquième Cleopatra sans filtre du trajet, les passagers exposent leur argent au vent dans une jonction de mains impatientes qu’ils proposent – ou imposent – au receveur. Certains, moins pressés, sortent un billet de leur poche et en profitent pour se curer les dents avec. Ceux qui sont parvenus à transmettre leur argent apostrophent le receveur en réclamant leur monnaie. Désemparé et d’une voix usée par la pollution, le trader implore alors l’aide d’intermédiaires chargés de récolter l’argent de plusieurs passagers, donnant lieu à de nouvelles exclamations: "qui m’a donné ce billet de 20? Combien de tickets avec tes 5 livres?" . L'argent se met à circuler entre les sièges, passe d’une main à l’autre, constituant un incompréhensible système d’échange monétaire, tandis qu’à l’aide de robustes et déterminés coups d’épaule, le receveur entreprend de se frayer un passage entre les chemises moites pour atteindre l’arrière du bus tout en hurlant le nom des carrefours au cas où certains voudraient se risquer à descendre du bus.
Soudain, la rumeur s’apaise. Toutes les transactions boursières semblent avoir été effectuées. Je crois alors enfin pouvoir contempler par la vitre sale le réveil de la ville, mais au même moment, la foule se remet en branle: les premiers passagers commencent à descendre du bus. Mon tour arrive et avec lui l’heure de mes contorsions quotidiennes pour m’extirper de cette pelotte de sueur. Une fois dehors, j’inspire profondément l’air impregné d’effluves de goudron. Une nouvelle journée commence.
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